Dans mon cœur. Une sacrée douleur, qui brûle. Dans mon âme, une terrible flamme, qui tue.
Cette nuit, j’ai cru que la mort allait venir me saluer. En me couchant, l’intuition que la terminaison était prochaine m’a emplit effroyablement. J’ai cru que ma vie allait s’arrêter précipitée, en un heurt. J’ai senti l'effluve et la servitude de la fin s’emparer de toute mon entité. Vraiment, j’ai pensé que Dieu me mandait à lui.
Pourquoi une telle sensation ? M’a-t-on assurément donné un avant goût du trépas ? Le céleste m’a-t-il rétrocédé cette bénédiction de me faire estimer en avant première l’impression de la limite de vie ?
Il en est ressorti une appréhension effroyable. Une anxiété terrible s’est emparée de tout mon squelette. D'accord, je l’avoue, cher liseur, j’ai eu crainte, j’ai était lâche ! J’ai alors allumé ma radio et me suis mis à prier tant l’effroi était élevé. Pour une fois, une unique conviction avait pris place en moi-même : j’allais mourir. L'imminent sacré était arrivé. Mon halène était noircie, ma chance s’échappait.
Prier. Signe de croix. J’ai amarré des paters et des ave maria pour décharger la terreur qui m'enserrait. Peu à peu le truisme de la mort a disparu et j’ai sombré dans un ronflant repos.
Ce matin, au réveil, cet incident émouvant a refait surface. Pourquoi Dieu m’a-t-il donné cet avant goût de la seconde suprême. Pourquoi m’avoir fait un semblable don saint et béni d’allégresse ? Mon trouble était si éminent que j’ai décidé de cheminer dans le froid des rues parisiennes antérieurement de me rendre au travail. Il fallait que je repense à cet événement, que je l’analyse, que je l’estime.
Tandis que l’air glacial me dardait les doigts et faisait couler mon nez, je réfléchissais sinistrement. Outrepassant les ponts jetés sur la Seine, un poème que j'estime tant m’est revenu en mémoire et je me suis mis à le déclamer, puis le réciter encore et sans fin. Sa première strophe ne pouvait déloger ma raison :
Geler dedans les feux, et brûler dans la glace,
Ne pouvoir à mes yeux accorder le sommeil,
Vivre de désespoir attendant le cercueil,
Effroyable porter la mort dessus ma face ;
Je compris que la félicité, la vie, la jubilation, la facilité, le naturel, l'éblouissement enfantin n’était pas miens. Dieu me l’a fait concevoir la nuit antécédente. Ma destinée est la platitude et la mort. Le périssable, le menaçant, le mystique, le blâmable, le triste et l’effrayant. Passer d’une expérience de trépas à une autre. Cheminer vers le cercueil en pleurant le sang de mon âme. Ne jamais repérer le bonheur et le répit sinon la déprime sombre et la lassitude :
Geler dedans les feux, et brûler dans la glace,
Ne pouvoir à mes yeux accorder le sommeil,
Vivre de désespoir attendant le cercueil,
Effroyable porter la mort dessus ma face ;
Verser, non pas des pleurs, mais du sang de mon oeil,
Mêler la joie aux pleurs, et la crainte à l'audace,
Gisant dedans mon lit n'arrêter point en place,
Sitôt que le jour vient détester le soleil ;
Errer en un moment entre mille désirs,
Faire dès leur naissance avorter mes plaisirs,
Sont les seuls entretiens de mon âme affligée,
Lorsque je considère avec quelles douceurs
Elle fut par tes yeux à t'aimer obligée,
Pour n'avoir à la fin que des feux et des pleurs.