Partager l'article ! Un extrait de mon nouveau roman intitulé "Les saisons abortives": Cher lecteur, tu découvriras ici, EN EXCLUSIVITE, un extrait de mon  ...
Cher lecteur, tu découvriras ici, EN EXCLUSIVITE, un extrait de mon tout nouveau roman autobiographique en attente de
publication (recherche d'éditeur). Voici le commencement du premier chapitre des "saisons abortives". Je t'en souhaite bonne découverte...
I
Première rentrée des classes
J’étais terrorisé, le ventre serré par une peur indomptable, irrépressible, irradiante. Le jour de la rentrée des classes, je fus amené devant l’imposant portail en fer gris pâle
de l’institution religieuse où j’allais rester huit années de ma vie. Les plus effroyables années. Celles où tout mon être serait détruit, lentement, à coup de punitions, d’humiliations, de
châtiments corporels et autres sévices psychologiques bien dosés.
Le mois de septembre commençant était oppressivement pluvieux et le vent se cognait déjà par bourrasques contre les marronniers orangers plantés au sommet des remparts médiévaux.
L’Institution de Monseigneur l’Evêque où je fus conduit, était enfermée dans les sévères murailles de la vieille ville de Boulogne-sur-mer, antique cité maritime perchée sur une colline calcaire
du nord de la France. Ce matin-là, comme lors des hivers les plus sinistres, la brise s’engouffrait par tornades à travers la bouche sud de la muraille, et se faufilait dans les ruelles anciennes
jusqu’au portail peint de terne où je me tenais, tremblant. Cette entrée d’Institution me faisait penser à une embrasure de prison. Une porte qui allait enfermer ma jeunesse pour mieux la
détruire, la broyer.
Les mères accompagnaient des enfants que je ne connaissais pas encore et qui, pourtant, deviendraient bientôt mes co-détenus. Soudain, la pluie se mit à tomber plus rudement. En quelques
instants, le grain frais redoubla de brouille et le choc régulier des lourdes gouttes rythma l’attente en rebondissant sur les parapluies ouverts. L’eau me sembla glaçante tout comme l’angoisse
qui emplissait à chaque seconde mes veines, ma gorge, mes poumons. Un frisson me parcourut soudainement et mes genoux claquèrent sous la couture piquée de mes culottes courtes en flanelle
grise…
Nous étions tous là, garçons aux mines pâles que l’Institution allait éduquer à sa manière pendant de nombreuses années, cheptel à immoler. Tous nous portions l’uniforme qu’il nous avait été demandé d’acheter durant les grandes vacances, fait de bermudas gris qui grattent les cuisses et d’une blouse bleu-roi stricte. Tous nous angoissions certainement de ne pas encore savoir sur quel monde le lourd et pénible portail allait s’ouvrir. Intenable instant. Une éternité. Enfin, les solennelles portes coulissèrent lentement en discordant sur leur rail, pour nous laisser pénétrer d’une seule vague dans l’établissement religieux. Cette première entrée se fit rapidement, car déjà une cloche sonnait le rassemblement immédiat des écoliers. L’Institution nous happait avec fureur en son sein meurtrier.
En ce triste septembre, je rentrais en CP. En classe préparatoire. « Préparatoire » car les malheurs, les angoisses, les agonies s’apprennent toujours lentement pour en améliorer
l’adhérence éternelle. Il faut être d’abord être initié petit à petit, doucement et tendrement, pour ensuite succomber pleinement à la non-vie…
L’Institution que je découvrais en m’enfonçant dans la cours était composée de deux imposants bâtiments en pierres recouvertes d’un crépi blafard, qu’encadraient deux cours de récréation : une
pour les petits et une pour les grands. Au milieu de cet ensemble sans âme, trônait un vieil hêtre (qui allait devenir mon seul véritable ami et confident) dont les faines aiguës tombaient déjà
sur le sol mouillé de flaques.
Dès que nous fûmes tous entrés dans la cour principale, le portail se referma promptement derrière nous, nous cachant sans avertissement les regards bienveillants et sans doute encore aimants de nos mères. Je me sentis aussitôt livré à moi-même. Comme perdu dans ce monde hostile dont je ne connaissais rien encore. Mais cela ne dura pas. Parut très vite la directrice, Mademoiselle J., qui nous fit aussitôt comprendre dans quelle société nous venions de pénétrer, qui en était le chef omnipotent et quelles en étaient les règles sacrées, quasi divines ! Ici, nous serions toujours guidés par sa terrifiante férule, du lever du jour aux dernières lueurs rases du soleil déclinant. Mademoiselle J. était une très petite femme au regard mauvais que grossissaient d’imposantes lunettes rondes. Lèvres pincées, voix grinçante et sèche, cheveux très courts et nez frémissant de rage. Elle portait une jupe grise, stricte, et un chemisier sombre légèrement brodé sur le col et la boutonnière. Ces tons obscurs convenaient si bien avec mon nouveau cadre de vie que je ne fus pas choqué par son aspect si austère et rigoureux.
C’est à cet instant précis que tout démarra, que mon calvaire prit naissance pour ne plus s’achever que bien des années après. En guise de mot d’accueil de notre nouvelle
directrice, nous eûmes droit à un terrible et tonitruant « Silence ! », empli de haine, de rage, de supériorité. Le mot ricocha immédiatement sur les murs gris de l’Institution et, saisis par une
peur primale effrayante, nous nous tûmes tous pour ne laisser plus place qu’au calme le plus pesant. A peine persistait encore le son de quelques faines dont le vieil hêtre se débarrassait encore
à chaque coup de vent. Mademoiselle J. prit vraiment les choses en main, dictatrice sans coeur ni âme, terreur de mes jeunes années. « Mettez-vous tous contre le mur. Plus vite que ça ! Et en
silence ! ». Sans attendre, je plaquais mon dos contre la froide enceinte mouillée de l’école, incapable de bien comprendre encore quel drame se tramait devant mes yeux fiévreux. Mademoiselle J.
passa alors lentement devant chacun de nous pour inspecter méticuleusement notre tenue vestimentaire et notre maintien. Quand, après une attente infernale, arriva enfin mon tour d’être
décortiqué, elle me considéra si férocement et me fixa si instamment avec ses petits yeux noirs et rageurs, que mes nerfs semblèrent lâcher et que je crus uriner sur place. Je dû contracter mon
ventre si fort pour ne pas faire pipi de peur, que j’en ressentis aussitôt une vive douleur qui irradia dans mes entrailles. Ces inspections, qui devaient avoir désormais lieu chaque matin,
allaient donc nous plonger dans une ambiance de doute, de peur de déplaire, d’hésitation et de duperie, à laquelle il serait impossible d’échapper.
Durant cette première inspection, Mademoiselle J. hurla violemment contre plusieurs de mes petits camarades, infernal grondement sur le macadam humide. Si la blouse était mal boutonnée ou , pire,
sale de quelque tache que ce soit, déchirée ou du mauvais bleu, la réponse ne se faisait pas attendre : une gifle magistrale, bruyante et sèche venait s’écraser sur le visage du malheureux
contrevenant. Le geste s’accompagnait d’un hurlement gras : « vous l’avez bien mérité, effronté ! », qui venait heurté de plein fouet nos petites oreilles d’enfants de six ans. Qui avait le lacet
défait, les chaussettes tombantes ou la braguette légèrement ouverte recevait en échange une fessée bien dosée sur ses frêles jambes nues. Mais ce que ne supportait pas du tout notre directrice,
c’était bel et bien les cheveux trop longs. Une coupe pas assez courte à son goût (je dirais même rasée) la mettait instantanément dans une rage incroyable ! « Négligent ! Vous n’êtes pas propre
avec ces cheveux de loubard. Ne revenez pas demain sans être allés chez le coiffeur. Sale gamin, coupez-moi tout ça très court…. ». Et si jamais nous osions arriver quand même avec plus de trois
centimètres de longueur sur le crâne, nos cheveux n’étaient alors vraiment plus en odeur de sainteté et nous non plus. Un tel crime de lèse majesté justifiait même largement une humiliation
publique qui consistait à nous traîner rudement devant l’ensemble des classes, exhibé comme un exemple pitoyable et honteux à ne pas suivre. Puis nous étions mis en retenue dans le bureau de la
directrice à recopier des dizaines de fois « je dois avoir les cheveux courts et être propre », sous un regard menaçant de brumes nos cerveaux enclumés par la répétition sans fin de la navrante
tâche.
L’inspection finie, après des minutes qui me parurent des heures, Mademoiselle J. claqua deux fois dans ses minuscules mains sèches, produisant un bruit étonnement puissant et craquant. Cela
était le signal impérieux qu’il fallait se mettre en rang par classe, sans tarder, devant la porte vitrée d’entrée du bâtiment principal. Aussitôt, nous nous plaçâmes en file indienne, par ordre
alphabétique, en dessous des fenêtres de notre salle de cours et face à notre nouvelle institutrice, que nous ne connaissions pas encore. Le tout devait se faire, bien entendu, dans un silence
des plus religieux qui soit. Une fois les rangs formés, commençait la séance d’appel matinale. Chacun devait se tenir droit, doigts sur la couture du pantalon, et répondre à l’appel son nom de
famille par un « présent » prononcé à forte et intelligible voix. Nous n’étions d’ailleurs nommé en toute chose que par notre nom de famille. Cela devint, dès cette rentrée des classes, une règle
inflexible qui allait perdurer pendant mes huit années d’éducation en cette Institution, et qui me fit peu à peu oublier que j’avais un prénom. J’en vins même à détester sans hésitation mon nom
de famille, ma seule fierté. Ce patronyme, toujours et sans cesse hurlé à pleine voix, dans les séances d’appel, en classe, dans les couloirs ou même pendant les récréations en cas de faute
grave…je ne désirais plus l’entendre !
(...)